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L’effet invisible des taux d’intérêt sur l’offre d’assurance vie

  • Aug 8
  • 8 min read
Quand les taux d’intérêt redessinent le marché de l’assurance vie

Les taux d’intérêt ne modifient pas uniquement le rendement des obligations ou la valeur des placements. Ils peuvent également influencer les nouveaux produits que les compagnies d’assurance choisissent d’offrir, leur prix et les stratégies utilisées pour les distribuer.

C’est la thèse centrale de l’étude From Long to Short: How Interest Rates Shape Life Insurance Markets, publiée le 5 août 2026 par Ziang Li et Derek Wenning. À partir du marché américain entre 2005 et 2023, les auteurs montrent comment certaines compagnies ont réduit leur exposition aux taux d’intérêt en diminuant l’émission de nouvelles protections de longue durée et en accordant une place plus importante aux produits renouvelables à court terme.

Selon les chercheurs, cette stratégie de gestion des risques aurait contribué de manière importante au recul de l’assurance vie individuelle aux États-Unis.

Le risque ne se trouve pas seulement dans les placements

Une compagnie d’assurance gère les deux côtés d’un même bilan. Elle investit les primes reçues dans différents actifs, mais elle assume également des engagements envers ses assurés qui peuvent durer plusieurs décennies.

Lorsque la durée et la sensibilité aux taux des actifs correspondent à celles des engagements, le risque demeure relativement maîtrisé. Cependant, lorsque les obligations de l’assureur réagissent davantage aux variations des taux que ses placements, un écart de duration négatif apparaît. Une baisse des taux peut alors augmenter la valeur des engagements plus rapidement que celle des actifs et exercer une pression sur le capital de la compagnie.

Après la crise financière de 2008, ce problème s’est intensifié. Plusieurs assureurs avaient vendu des rentes variables comportant des garanties minimales généreuses. Certaines garanties émises en 2007 atteignaient environ 4 %, alors que les rendements obligataires ont ensuite chuté bien en dessous de ce niveau. Plus les taux baissaient, plus ces garanties devenaient coûteuses à soutenir.

Les assureurs auraient normalement pu allonger la durée de leurs placements ou utiliser des produits dérivés pour réduire cet écart. Mais cette solution était limitée par le manque d’actifs de très longue durée, le coût des transactions obligataires, les risques de liquidité et certaines règles comptables.

Ils ont donc utilisé un autre moyen pour réduire leur exposition : modifier la composition des nouveaux produits qu’ils choisissaient de vendre.

Le rééquilibrage du passif

Les auteurs appellent ce mécanisme le « rééquilibrage du passif ». Au lieu d’agir uniquement sur leurs placements, les assureurs peuvent raccourcir progressivement la durée de leurs engagements en émettant moins de nouvelles polices de longue durée.

L’assurance vie individuelle, qu’elle soit temporaire de longue durée ou permanente, crée généralement un engagement pouvant s’étendre sur plusieurs décennies. L’assurance vie collective offerte par les employeurs est, au contraire, habituellement renouvelée chaque année. Ses tarifs peuvent être révisés plus rapidement et elle nécessite généralement moins de réserves.

Le modèle développé dans l’étude prévoit donc qu’un assureur présentant un écart de duration négatif peut réagir à des taux faibles ou incertains de trois façons :

  • augmenter davantage le prix des nouvelles protections de longue durée que celui des protections plus courtes ;

  • réduire l’émission de nouvelles polices individuelles de longue durée ;

  • orienter une plus grande partie de ses nouvelles activités vers des produits renouvelables à court terme.

Ce comportement n’est pas nécessairement le signe d’une faiblesse immédiate de la compagnie. Il peut constituer une décision rationnelle de gestion des risques visant à protéger son capital. Le problème est que cette décision peut réduire les choix offerts aux personnes qui chercheront une nouvelle protection.

Il faut toutefois établir une distinction essentielle : une compagnie d’assurance ne peut pas modifier unilatéralement la protection, le capital assuré ou les garanties d’une police déjà émise. Les changements décrits dans l’étude concernent les nouveaux produits offerts, les nouvelles propositions d’assurance et les décisions commerciales futures des assureurs. Les polices déjà en vigueur demeurent régies par les garanties et les conditions prévues dans leur contrat.

Ce que révèlent les données

Pour tester leur hypothèse, les chercheurs ont analysé les déclarations réglementaires des assureurs américains, les volumes de nouvelles protections, les contrats en vigueur, les réserves, les commissions ainsi que les prix mensuels de différentes assurances vie temporaires.

Ils ont ensuite distingué les compagnies fortement exposées aux rentes variables avant la crise de celles qui l’étaient peu ou pas. Une réforme réglementaire entrée en vigueur en 2009 leur a également permis d’isoler les assureurs dont certaines garanties étaient désormais officiellement considérées comme sensibles aux taux d’intérêt.

Les résultats suivent étroitement les prédictions du modèle.

Les assureurs exposés ont développé des écarts de duration plus négatifs durant la période de faibles taux. Ils ont également augmenté davantage le prix relatif des assurances temporaires de 20 ans par rapport aux protections de 10 ans.

La relation entre cet écart de prix et le rendement des obligations du Trésor américain à 10 ans est nettement négative : plus les taux étaient faibles, plus les nouvelles protections de longue durée devenaient relativement coûteuses chez les assureurs exposés.

Ces compagnies ont ensuite réduit leur émission d’assurance vie individuelle. Leur part du marché des nouvelles protections individuelles est passée d’environ 40 % avant la crise à 28 % après celle-ci. Pendant ce temps, les assureurs moins exposés ont augmenté leur propre part de marché.

Chez les assureurs exposés, la proportion de l’assurance collective dans les nouvelles protections est passée d’environ 35 % à plus de 50 %. Mais ce changement ne provenait pas principalement d’une forte croissance de l’assurance collective. Il résultait surtout d’une contraction de l’émission de nouvelles assurances vie individuelles.

Les commissions et les déchéances de contrats

L’étude met aussi en évidence un mécanisme moins visible : les commissions.

Les assureurs exposés ont réduit leurs taux de commission en assurance vie individuelle plus rapidement que les autres compagnies. Cette réduction concernait surtout les commissions de renouvellement plutôt que celles de première année.

Selon les auteurs, cette décision pourrait diminuer l’incitation des représentants à favoriser le maintien des anciennes polices. Les compagnies les plus exposées ont effectivement enregistré des taux de déchéance plus élevés.

Il faut néanmoins interpréter cette partie de l’étude avec prudence. Une diminution des commissions ne permet pas à une compagnie de modifier ou d’annuler une police qui demeure en vigueur. La résiliation du contrat résulte plutôt du non-paiement des primes ou d’une décision du titulaire, conformément aux dispositions prévues dans la police.

L’étude établit donc une relation entre les commissions de renouvellement, l’exposition aux taux et les déchéances, mais elle ne démontre pas l’intention précise de chaque assureur ni une modification forcée des contrats existants.

Pourquoi les autres assureurs ne compensent pas entièrement le recul

Lorsqu’une grande compagnie réduit son offre, d’autres assureurs peuvent récupérer une partie de la clientèle laissée disponible. C’est effectivement ce que les chercheurs observent : les assureurs moins exposés ont augmenté leur émission d’assurance vie individuelle.

Cette substitution est cependant demeurée insuffisante. Les compagnies ne peuvent pas augmenter indéfiniment leur capacité de souscription, leur réseau de distribution ou leur présence auprès des consommateurs. Les clients ne considèrent pas non plus tous les assureurs et tous les produits comme parfaitement interchangeables.

Par ailleurs, l’assurance collective ne remplace pas complètement une protection individuelle. En 2023, la couverture moyenne observée dans l’étude atteignait environ 144 281 $ pour une police individuelle, contre 67 185 $ pour une protection collective.

L’assurance collective dépend également du lien d’emploi. Elle peut prendre fin lorsque la personne quitte son employeur, alors qu’une police individuelle demeure en vigueur tant que ses conditions contractuelles sont respectées et que les primes requises sont payées.

Une contraction mesurable du marché

Entre 2005 et 2023, l’assurance vie individuelle en vigueur aux États-Unis est passée de 138,9 % à 107,1 % du produit intérieur brut. L’émission annuelle de nouvelles protections individuelles, exprimée en proportion du PIB, a diminué de 48 %.

Les auteurs estiment que le rééquilibrage du passif attribuable au risque de taux aurait réduit la couverture individuelle en vigueur d’un montant équivalant à 12,1 % du PIB. Ce mécanisme représenterait environ 38 % de la contraction globale du marché individuel durant la période étudiée.

Cette estimation ne signifie pas que les taux d’intérêt expliquent à eux seuls le recul de l’assurance vie. Les auteurs reconnaissent également l’existence de facteurs liés à la demande, à la réputation de certaines compagnies et au durcissement général de la réglementation.

Leur contribution consiste surtout à démontrer que l’offre a elle aussi joué un rôle majeur. La diminution de l’assurance vie individuelle ne serait donc pas uniquement attribuable à une baisse de l’intérêt des consommateurs. Elle pourrait aussi provenir des décisions prises par certaines compagnies pour mieux contrôler leurs propres risques financiers.

Une leçon qui dépasse l’assurance vie

L’idée la plus importante de cette étude est probablement la suivante : une institution financière ne gère pas nécessairement ses risques uniquement en modifiant ses placements. Elle peut également intervenir sur les nouveaux produits qu’elle choisit d’offrir, leur prix, leur durée et leur mode de distribution.

Une réglementation visant les garanties des rentes variables peut ainsi avoir des conséquences indirectes sur les décisions futures des assureurs dans d’autres secteurs. Elle peut notamment les inciter à offrir moins de nouvelles polices de longue durée, à ajuster leur prix ou à privilégier des produits de plus courte durée.

Elle ne modifie toutefois ni les garanties ni la protection des polices déjà émises, lesquelles demeurent régies par leur contrat. De même, une période prolongée de faibles taux peut influencer l’offre proposée aux nouveaux souscripteurs sans changer les protections déjà en vigueur.

L’étude porte exclusivement sur les États-Unis et ses résultats ne peuvent pas être appliqués automatiquement au Québec ou au Canada. Elle constitue aussi une prépublication académique dont certaines estimations, notamment celle des 12,1 % du PIB, reposent sur une décomposition indicative.

Elle offre néanmoins une conclusion essentielle pour l’industrie : le prix et la disponibilité d’une nouvelle assurance ne dépendent pas uniquement du risque de mortalité ou de la demande des consommateurs. Ils reflètent également la situation financière de l’assureur, la structure de ses engagements passés, les règles de capital auxquelles il est soumis et l’environnement des taux d’intérêt.

Le conseil à retenir

Cette étude rappelle pourquoi il peut être risqué de reporter la souscription d’une assurance vie qui répond réellement à ses besoins. Tant que la protection n’est pas en place, la famille demeure financièrement vulnérable advenant le décès de la personne dont elle dépend.

L’état de santé constitue également l’un des principaux éléments examinés lors de l’analyse d’une proposition d’assurance. Une détérioration future de la santé peut entraîner une surprime, des exclusions, le report de la décision ou même un refus. L’assurabilité d’aujourd’hui ne garantit donc pas celle de demain.

Enfin, comme le démontre cette étude, la gamme offerte par les compagnies d’assurance peut évoluer. Un assureur peut modifier la conception de ses nouveaux produits, retirer certaines solutions du marché ou les remplacer par d’autres comportant davantage de conditions ou offrant moins de possibilités de protection.

Ces changements ne touchent pas les polices déjà émises, dont les garanties demeurent régies par leur contrat. Cependant, une personne qui reporte sa décision pourrait découvrir plus tard que le produit qui répondait auparavant à ses besoins n’est plus offert, qu’il a été modifié ou qu’elle n’est plus admissible aux mêmes conditions en raison de son état de santé.

Lorsqu’une police correspond aux besoins, à la situation et à la capacité financière de l’assuré, reporter inutilement la décision signifie donc prendre un double risque : demeurer sans protection en cas de décès et ne plus pouvoir obtenir ultérieurement la même couverture, aux mêmes conditions.

Source : Ziang Li et Derek Wenning, From Long to Short: How Interest Rates Shape Life Insurance Markets, 5 août 2026https://arxiv.org/pdf/2608.04925

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